Abolition du système clanique au Burundi, par les allemands

  1. Système clanique et système ethnique

1° Système clanique

Au Burundi traditionnel, l’organisation de la société était une organisation clanique, c’est-à dire une organisation basée sur les clans, comme cela l’indique. Et il existait en tout plus de 200 clans (les Banyakarama, les Benengwe, les Bahanza, les Bajiji, les Bashubi, les Batimbo, les Bega, les Biru, les Bakozano, etc.…) qui cohabitaient sur les collines, dans toutes les régions du pays.

Sur le plan administratif par exemple, le pays avait, à sa tête le roi, qui, lui, n’avait pas de clan mais qui appartenait à une dynastie. Il y avait 4 noms dynastiques au Burundi : 

  • Ntare (le lion, traduit littéralement) dont les descendants s’appelaient les Batare

  • Mwezi (la lune) dont les descendants portaient le nom de Bezi

  • Mutaga (la journée) avec les Bataga comme descendants

  • Mwambutsa (celui qui passe le témoin) et ses descendants les Bambutsa. C’est-à dire qu’à sa mort, le nouveau cycle dynastique commençait. C’était de nouveau Ntare qui dirigeait le pays, puis Mwezi, puis Mutaga, puis Mwambutsa. Ceci pour dire que les 4 règnes étaient cycliques.

En outre, un roi ne remplaçait jamais un autre de son vivant. Il fallait attendre la mort d’un roi pour qu’il y ait un autre roi, choisi par le roi lui-même de son vivant, parmi ses fils, mais avec l’assentiment préalable du conseil du roi. Ce conseil du roi était composé d’une dizaine de personnes environ, choisis parmi les notables réputés et qui appartenaient à des clans différents.

L’organisation monarchique a commencé, à la fin du 15ème siècle, avec le fondateur et l’organisateur du royaume : Le roi Ntare Rushatsi Cambarantama. Son nom signifie qu’il avait de longs cheveux (Rushatsi) et qu’il était vêtu d’une peau de mouton(Cambarantama)


Comment était administré le Burundi à l’époque ?

• A la tête du pays, il y avait le Roi qui, répétons le, n’appartenait à aucun clan, mais qui régnait sur tous les clans du pays. Il était assisté de conseillers à la cour, de chefs (les Baganwa), qui à leur tour étaient appuyés par les sous-chefs (abatware). Ces sous-chefs étaient eux aussi assistés par les notables assermentés représentant les habitants des diverses collines de la sous-chefferie.
Voici schématiquement comment ressemblait l’organisation administrative :

  • Le roi avec à sa cour : d’éminents notables conseillers (Abishikira, littéralement traduit les hommes qui ont un accès facile) 

  • Viennent ensuite les chefs (les Baganwa), correspondant aux dirigeants de régions et dont chacun avait lui aussi une cour composée de notables conseillers.

  • Viennent enfin les sous-chefs ou dirigeants de départements qui à leur tour avaient chacun une cour de conseillers notables représentant les diverses collines recensées dans la sous-chefferie.

Les notables à la base avaient surtout la charge de régler les conflits de voisinage, essentiellement les conflits fonciers dans un pays agricole comme le Burundi.

Les notables à tout échelon étaient choisis parmi les garçons des divers clans qui devaient préalablement subir, avant leur confirmation dans leurs fonctions, un long apprentissage et un encadrement soutenu, dès leur jeune âge. Le titre d’umushingantahe (notable) était attribué à ceux qui avaient réussi leur formation et qui présentaient d’excellentes qualités morales, notamment et surtout l’intégrité, et l’équité

Il faut enfin insister sur le fait que les conseillers à tous les échelons de l’administration appartenaient à des clans différents, le plus souvent possible.


2° Système ethnique

L’arrivée du colonisateur allemand au Burundi à la fin du 19ème siècle a changé les choses.

En 1889, le colon allemand organisa un recensement ethnique ; Désormais, tout chef de ménage ayant moins de 10 vaches est hutu et tout chef de ménage ayant 10 vaches ou plus est tutsi. Les twa (espèce pygmoïde) vivent retirés des autres. Ils sont tellement peu nombreux qu’on peut facilement les compter. Les Baganwa (descendants des 4 dynasties) sont quant à elles au dessus des ethnies.

A l’issue de ce recensement sur base ethnique, la population Burundaise fut divisée en 4 ethnies : 84% de bahutu, 14% de Batutsi et 1% de Batwa. Les dirigeants n’étaient plus représentants des clans (estimés à 200) mais représentants d’ethnies(3). Plus précisément, à part le roi qui était au dessus de la « mêlée » ethnique, les autres dirigeants étaient, soit Hutu, soit Tutsi (les Twa étant considérés comme une ethnie arriérée, incapable de gouverner.

On avait, à partir de ce moment :

- 1 roi comme chef suprême (qui n’était ni hutu, ni tutsi, ni twa)

- des chefs (hutu ou tutsi) des sous-chefs (hutu ou tutsi)

- des conseillers notables à tous les échelons (hutu ou tutsi)

Il est très important de noter que le terme « ethnie » est un terme impropre, pour le cas du Burundi, dans ce pays où les gens ont la même culture, la même religion basée sur le culte au seul dieu « Imana », dans ce pays où les gens parlent la même langue (le Kirundi) et partagent le même espace géographique.


Les Allemands ont dû quitter le Burundi après la leur défaite à l’issue de la première guerre mondiale. Le traité de Versailles de 1919 décida de partager et distribuer aux alliés les anciennes colonies allemandes, comme je l’ai expliqué récemment dans mon écrit sur le déroulement de la première guerre mondiale en Afrique orientale.

Malheureusement, le système ethnique a perduré après le départ des Allemands. Il fut même renforcé pendant la colonisation belge (1919-1962). Les Barundi accédèrent à l’indépendance le 1er Juillet 1962. Le Roi continua à diriger le pays avec des ministres tutsi et hutu , un parlement composé de tutsi et de hutu, et avec des administra tifs tutsi et hutu. Mais son autorité était mise à rude épreuve, avec l’appétit aiguisé pour le pouvoir des nouveaux dirigeants, et après l’assassinat (13/10/1961)de son fils ainé Louis Rwagasore, héros de l’indépendance et de celui de son frère et conseiller personnel Ignace Kamatari (1964).Le roi Mwambutsa IV, fatigué et malade, partit à Genève en Juin 1966 et fut remplacé par son très jeune (19 ans seulement) fils Charles Ndizeye, sous le nom dynastique de Ntare V. Ce dernier fut déposé par son premier ministre, le capitaine Michel Micombero, le 28 Novembre 1966 (soit quelques 4 mois après son accession au trône).

Le 5 juillet 1966, le Prince Charles Ndizeye hérite du trône sous le nom de règne de NTARE V.La photo ci-dessus a été prise le jour de l’intronisation du Prince. Ntare Ndizeye sera le dernier Roi du Burundi. En effet, le 28 novembre de la même année, il sera déposé par son propre Premier Ministre, le Capitaine Michel Micombero, à la faveur d’un coup d’état militaire, le premier du genre au Burundi. Ce coup d’état a mis fin à une monarchie vielle de plus de cinq cents ans.

Ce fut le début des régimes militaires qui ont tout fait pour effacer bien sûr tout ce qui pouvait symboliser la monarchie (chansons mettant en valeur la monarchie, tambours royaux, effigie et images des rois, etc.…., etc.

Je me souviens (j’avais 15 ans) qu’en ce jour du 28 Novembre 1966, les gens ne comprenaient pas ce qui leur arrivait, eux qui étaient habitués, depuis 500 ans, à ce que le pays soit dirigé par un roi.


  1. L’impact de la colonisation allemande et quelques souvenirs, par mon grand oncle interposé.

D’emblée, disons que la période coloniale allemande au Burundi a été courte (moins de 20 ans). Mais l’Evènement était de taille. Le Burundi avait résisté vaillamment à toutes les invasions extérieures jusque là. C’est ainsi par exemple qu’il résista aux troupes de l’exlavagiste Rumaliza, venu de Zanzibar. C’est un des rares pays Africains qui ne connut pas la traite des exclaves.

Les Allemands réussirent à y pénétrer, mais non sans rencontrer de résistance. Les Barundi durent en effet se battre contre les Allemands à l’arrivée de ces derniers. Les nombreux soldats Burundais, appelés à l’époque les «  Ingabo z’Umwami », littéralement traduit « les soldats du Roi », protégés de leurs boucliers (inkinzo) et armés de flèches et de lances se sont battus contre les troupes allemandes, armées de fusils. Ils se sont rendus au bout du compte devant la supériorité en armes de l’adversaire. Mais ils s’en sont tout de même sortis la tête haute car ils purent négocier avec les Allemands qui signèrent avec eux le Traité de Kiganda. C’était sous le règne de Mwezi, connu sous le nom de Mwezi Gisabo. Voir photo ci-dessous :

Ci-après 2 clauses politiques du Traité de Kiganda qui montrent que les 2 parties ont dû renoncer à leurs exigences initiales

 

1) Mwezi est maintenu Mwami du pays et un poste d’”Askaris" (Africains qui combattaient aux côtés des militaires allemands) dirigé par un allemand lui est ouvert pour sa protection.
Mwezi garde par conséquent un peu de son autorité sur le pays, alors qu’au départ, les Allemands ne voulaient pas en entendre parler
  2) Mwezi Gisabo accepte la souveraineté de l’Allemagne. Un drapeau allemand et une lettre de protection lui sont remis.
Autrement dit, le Roi accepte que les Allemands s’installent dans le pays alors qu’il était farouchement opposé à cette idée auparavant.                  

Les allemands s’installent et favorisent l’Indirect Rule (Administration Indirecte) pour administrer le pays. Le pays était administré du haut avec l’influence des chefs locaux.

 
Parmi ces chefs locaux figuraient quelques-uns issus de ma propre famille. Immédiatement, les Allemands comprirent l’importance de ces chefs. Il fallait en faire des alliés de poids, quitte à les monter contre le souverain. Quelques membres de ma famille ont souffert de cette situation, comme on va le voir dans les lignes qui suivent.

Mes arrière grand- parents habitaient la région sud du pays à l’époque de la colonisation allemande. Mon grand-oncle, le très célèbre chef Pierre Baranyanka était de ceux-là. 

Mon grand oncle, le chef Pierre Baranyanka en 1922 et le Père Van der Wee, l’un des fondateurs de la mission de Muyaga (Sud Est du Burundi).

Les colons Allemands, à travers leur système de l’administration indirecte, ont préféré traiter directement avec les chefs locaux, plutôt qu’avec le roi. Ce qui ne manquait évidemment pas d’opposer ce dernier à ses propres chefs. C’est ainsi que mon grand oncle Baranyanka, accusé de pactiser avec les Allemands, et donc d’insoumission envers l’autorité royale, fut contraint par le roi Mwezi à l’exil à Tabora (capitale administrative de l’Afrique orientale allemande à l’époque) pendant quelques années. Il ne revint au Burundi que grâce à l’intervention insistante du conseil du roi. On permit au Prince Baranyanka de rentrer mais on l’obligea de quitter (lui et ses proches) son fief du Sud du pays ; et on créa pour lui une nouvelle chefferie à l’extrême Nord (chefferie Nkiko Mugamba), région habitée alors uniquement de bêtes sauvages et infestées de mouches Tsé Tsé.

J’en garde pour ma part un triste souvenir, car mon grand-père Zacharie Sedonzi (cousin de Pierre Baranyanka), qui lui aussi avait été contraint de quitter le sud pour la région du Nord infestés de parasites mortifères, mourut, encore jeune, de la maladie du sommeil (le Kimputu comme on l’appelait en Kirundi)

Après la mort de mon grand-père Sedonzi, Baranyanka s’occupa de l’éducation de mon père, ainsi que de celle de ses frères et sœurs. Personnellement, je l’ai toujours considéré comme mon vrai grand-père comme lui-même me considérait comme son petit fils adoré. Quand nous étions encore jeunes, mes frères mes sœurs et moi, allions passer une partie de nos vacances scolaires chez lui dans sa belle résidence de Rabiro, où se trouvait en même temps le siège administratif de la chefferie, chefferie qu’il avait développée, surtout économiquement depuis son arrivée, en y plantant du café, devenue première source en devises du pays.

Le chef Baranyanka maîtrisait parfaitement l’Allemand. J’allais souvent le voir quand j’étais au collège et lycée du Saint Esprit à la fin des années 70, après qu’il eût lui-même déménagé à Bujumbura. Malgré son âge avancé à cette époque (il devait avoir plus de 90 ans), il était très attachant et attentif à tout. Le souvenir que j’ai surtout gardé : il m’impressionnait beaucoup car, à l’heure des informations à la radio, le vieux écoutait toujours la Deutshe Velle. C’est étonnant surtout quand on sait qu’à part quelques rares mots kirundi qui rappellent l’interférence sémantique de la langue de Goethe, l’Allemand est pratiquement inexistant au Burundi.

En effet, seuls quelques mots en langue nationale rappellent encore le court passage des Allemands dans le pays. Ce sont par exemple les mots comme :

  • amahera (racine herr) et qui signifie l’argent

  • Intofanyi (kartofeln) qui signifie également pomme de terre

Par contre les mots Anglais et swahili sont légion.


Par Augustin Nsengimana

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